Protocole d’analyse des spectacles

LE REGARD FÉMININ AU THÉÂTRE

PROTOCOLE POUR UNE ANALYSE DE GENRE DES SPECTACLES 

Première marche

Présentation:

Ce questionnaire, inspiré du concept de male gaze développé par Laura Mulvey, du livre d’Iris Brey Regard féminin : une révolution à l’écran (aux éditions de l’Olivier), et de podcasts (podcast les couilles sur la table, Un podcast à soi etc…), est un outil d’analyse des spectacles.

Nous listons ici et de façon non exaustive un certain nombre de questions afin d’intégrer les problématiques de genre dans nos critiques de spectateur.ices. 

Cet outil peut s’adapter à l’analyse d’autres problématiques telles que celles de la race, de la classe, de la validité, des orientations sexuelles… 

Manuel pratique: 

Avant le spectacle, prenez connaissance des questions pour vous en imprégner. Voyez celles auxquelles vous pouvez répondre (par exemple sur la production)

    Pendant le spectacle, soyez attentif.ves à ce que vous recevez, à vos impressions, vos interrogations…

    A la suite du spectacle, répondez aux différentes questions. 

    Selon les spectacles, toutes les questions ne se posent pas. Il n’est pas nécessaire de se servir de l’ensemble de ce questionnaire, adaptez-le en fonction des spectacles. 

Pour informations: 

Dans le test de Bechdel, un film «  passe le test  » si 

1/ il possède au moins deux personnages féminins et que ceux-ci portent un nom

2/ ces deux personnages ont au moins une discussion

3/ que cette discussion concerne autre chose qu’un homme 

Pour vous familiariser facilement avec les bases de ce protocole vous pouvez

– écouter les épisodes 56 et 57 du podcast Les couilles sur la table avec Iris brey

https://www.binge.audio/podcast/les-couilles-sur-la-table/male-gaze-ce-que-voient-les-hommes

https://www.binge.audio/podcast/les-couilles-sur-la-table/female-gaze-ce-que-vivent-les-femmes

– consulter le site Le Genre et l’écran => http://genre-ecran.net/

Objectifs pédagogiques:

  -Développer l’esprit critique

  -Intégrer les problématiques contemporaines de genre  au travail dramaturgique.

  -Aider les élèves à aiguiser leurs regards et à orienter leurs recherches sur les enjeux d’égalité.

  -Responsabiliser les élèves sur les messages produits lors de leurs pratiques.

  -Questionner les élèves sur les outils qu’ils utilisent

– Comprendre comment se fabrique les images scéniques, leurs sens et les effets qu’elles produisent sur les spectateur.trice.

LE GRAND JEU – BOITE A OUTILS

CONTEXTE DE PRODUCTION 

Equipe du spectacle

1. Comment est composée l’équipe? Est-elle paritaire? Comment sont-répartis les métiers en fonction du genre? 

2. Qui représente le projet publiquement, porte la parole?

3. Comment le spectacle est il présenté? Des questions de genre sont-elles présentées comme centrales dans le spectacle?

Lieu d’accueil

1. Dans la plaquette du théâtre dans lequel est programmé le spectacle que vous allez voir: faire le test de compter le nombre de metteurs et de metteuses en scène, d’auteurs et d’autrices…sur l’ensemble de la programmation. 

2. Est ce que le théâtre dit porter une attention particulière à la parité dans sa programmation? Que dit l’édito à ce sujet? Le théâtre est-il signataire d’une charte? Y a t-il des temps forts consacré aux artistes femmes?

Bonus : Toutes les questions relatives à la parité de l’équipe du spectacle et à la répartition genrée des métiers et des fonctions peuvent se poser avec l’équipe du théâtre.

DRAMATURGIE ET PERSONNAGES

1. Qui est le personnage principal? Quel est son genre?

2. Quels sont les personnages leader : ceux que l’on écoute, ceux qui mènent l’action, ceux dont on connait les désirs et exécute les volontés…?Quel est le genre des personnages secondaires?

3. Comment est répartie la parole entre les genres? 

4. -Quel vocabulaire est utilisé pour décrire les personnages?

    -Quel vocabulaire est utilisé par les personnages? (champs lexicaux utilisés, verbes sous forme active/passive…)

5. Qui sont les personnages nommés? Quels personnages sont présents, ou absents du plateau? 

6. Le genre de l’acteur.trice correspond-il au genre du personnage?

7. Existe t il une hiérarchie des personnages (dominants/dominés)? De quels genre sont-ils/elles?

8. Comment ont lieu les interactions entre les personnages (qui parle à qui)?

9. Les comédien.nes ressemblent-ils/elles à l’image que vous vous faisiez du personnage qu’ils/elles jouent? (Age, apparence, voix etc…)

MISE EN SCENE

Costumes et nudité

1. Les personnages sont-ils habillés différemment en fonction de leur genre? Cela est-il utile au déroulé de l’histoire?

2. Y a t-il des corps nus? De quel genre sont-ils? A quoi ce choix de la nudité sert-il dans le déroulement de l’histoire?

3. Des corps nus ou non, sont-ils érotisés? Si oui lesquels? Les personnages de la pièce ont-ils conscience de cette érotisation? 

4. Les costumes vous paraîssent-ils adaptés, attendus au vu des personnages et des situations? Avez vous été surpris.es que tel ou tel personnage soit ainsi costumé?

Lumières

1. Quels corps sont éclairés? (Qui est dans l’ombre, qui dans la lumière?) Pourquoi?

2. Est-ce qu’il y a un traitement différent de la lumière en fonction des personnages?

Sons / Musiques et voix

1. L’univers sonore reflète-t-il le point de vue subjectif d’un personnage? Lequel? Pourquoi? La musique et l’univers sonore ont-il un impact sur vos émotions? Lequel?

3. Comment les voix sont-elles utilisées? Est-ce le même traitement pour tous les personnages?

4. Certains personnages parlent ils plus fort que d’autres? Si oui cela sert-il le déroulé de l’histoire?

Espace/Scénographie

1. Que raconte la position des corps dans l’espace des rapports entre les personnages? (en hauteur/à terre, beaucoup ou peu de place, au centre/sur les côtés,…)

2. Dans quels espaces évoluent les personnages? (intimes, quotidiens, espaces de décision, de pouvoir, marginaux…) Qui évolue dans ces espaces? 

3. Mouvements et interactions des corps entre eux.

4. Y a-t-il des corps agissants/passifs/expressifs? Lesquels? Qui agit sur qui? Comment?

5. Des corps sont-ils groupés ou isolés? Lesquels? 

Bonus : Dans le cadre d’une critique du genre, porter une attention particulière à la représentation des rapports sexuels s’il y en a.

VIOLENCE

Y-a-t il d’après vous des violences représentées ou explicitées?

Si oui:

1.Certaines de ces violences sont-elles au coeur de l’histoire?

2. De quelle nature sont l’ensemble des violences (physique, psychologique, sexuelle, morale, politique…)?

3. Qui exerce ces violences et sur qui?

4. Est ce que ces violences sont acceptées, comprises ou justifiées par les personnages?

5. Est ce que la/les victime.s de violence sont conscientes de la recevoir ? Agissent-elles contre celle-ci? Comment? Cela est-il efficace? 

CLICHÉS DE GENRE

Les femmes /Les hommes

1. Chaque personnage porte-t-il en lui une complexité d’enjeux et de problématiques? 2. 2. Certains personnages sont-ils plus complexes que d’autres? Lesquels?

3. -Les personnages féminins représentent-ils des clichés (« Femme-enfant », « femme objet », « la blonde », « la mère » « l’infirmière » etc…?

    -Les personnages masculins représentent-ils des clichés (« homme dominant », « décisionnaire », « guerrier », « sans-peurs », etc…?)

4. -Y a t il une diversité des corps de personnages représentés (petits, minces, gros, maigres, racisés, valides ou non)?

    -Y a t il une diversité des corps représentants (acteur.rice.s, tableau, statues, vidéoprojection, etc) 

Bonus : A quel.s personnages vous identifiez-vous?

Avez-vous l’impression d’être représenté.e sur scène, que des personnages et/ou des comédien.nes correspondent à vos réalités?

Ce protocole, condensé ici afin de pouvoir être aisément mis en pratique, a été réalisé en 2020 par le Collectouffe.

Vous pouvez proposer vos critiques de théâtre au prisme du genre sur le site, envoyez les à critiquestheatregenre@gmail.com avec le nom du spectacle sur lequel vous avez réalisé votre critique.

Mon cher violeur,

Mon cher violeur,
J’espère que tu te portes bien, que tes études à l’Ecole Normale Supérieure t’ont mené aux postes de brillance et d’intelligence quue tu souhaitais, et que tu représentes aujourd’hui l’élite de la nation ! – Te souviens-tu qu’on nous le promettait si souvent lorsque nous étions en classe prépa, toi et moi ! Sans doute n’avais-tu pas été choqué par ça… moi, en bonne fille de petits commerçants de quartier, c’était bien la première fois que j’entendais cela ! Mais bien-sûr, là n’est pas la question…

Mon cher violeur donc,
Aujourd’hui je t’écris, parce que tout ce que j’entends ces jours-ci me rappelle notre aventure d’une nuit…

Te rappelles-tu ce beau soir de triste blues, où, doigt dans la main, nous allions tardivement dans les rues de Toulouse, toi l’oeil à l’affut d’un endroit où se cacher pour, amoureusement, me tringler ; moi mal à l’aise et cherchant une occasion pour filer à l’anglaise ? Ah, comme elle était jolie la Garonne ce soir-là, aussi plate et taiseuse que moi, du haut de mes dix-huit ans, contemplant le désastre de mes tentatives renouvelées à te dire non, que tu n’entendais pas, toi le grand de 20 ans. Qu’elles étaient jaunes les lumières des lampadaires, jaune comme mon rire qui sortait de moi quand tu me disais “Tu es lesbienne ? Mais pourquoi as-tu choisi ça ? Essayes encore, tu verras…” juste avant d’enfoncer ta langue pointue en moi pour mieux me faire taire et apprécier tes baisers. Qu’elles étaient tortueuses et labyrinthiques, ces rues dans lesquelles tu nous perdais, sinueuses comme mon cerveau incapable de comprendre pourquoi je ne me barrais pas, et pourquoi tu continuais de me serrer et de m’embrasser alors que je te repoussais pour la sixième fois. Et qu’elles étaient roses mes joues en feu d’une colère qui ne sortait pas, rose comme cette si jolie ville que tu n’auras pas réussi à me faire détester, malgré ta visite bien guidée.

Mon cher violeur, aujourd’hui je t’écris parce qu’une question m’est restée.
Vois-tu, ces temps-ci, certains membres blancs du gouvernement encravaté ont décidé de faire passer en douce des lois, contre la volonté d’une grande partie de la population qui, pourtant, a dit non. Vois-tu, aujourd’hui, certains membres blancs d’une entreprise culturelle encravatée ont décidé de récompenser, de quelques phallus dorés, un vieux monsieur en cavale qui avait, quelque temps auparavant, pris des jeunes filles par derrière sans prendre le temps de regarder leur visage pour se rendre compte qu’elles n’avaient ni dix-huit ans, ni l’envie de son gros zizi à lui. Vois-tu, aujourd’hui, certains membres blancs de médias encravatés nous rappellent en boucle qu’il faut bien prendre soin de soi et ne pas attraper la maladie des chinois. Que pour cela, il faut se méfier, ne pas trop échanger, et apprendre à se protéger. Pourtant, ces temps-ci, je vais dans beaucoup de villes différentes, et partout je vois ces mêmes affiches illégales en lettres noires: elles disent que des femmes de toutes les couleurs meurent, elles disent que des femmes de toutes les couleurs se sont laissées tuer et que ce n’est pas normal. Mais j’ai beau regarder la télé, les gros médias encravatés ne disent pas qu’il faut apprendre à se protéger de cela.

Mon cher violeur, aujourd’hui je t’écris parce que je n’arrive plus à réfléchir. Non non, ne t’inquiète pas, je ne te demande pas de le faire pour moi, malgré ce qu’on m’a inculqué, j’ai tôt fait de comprendre que je n’avais pas besoin d’un homme pour m’aider à penser, ni d’un prince charmant pour me réveiller.
Mais toutes ces années, j’ai pensé que c’était de ma faute, ce qui nous était arrivé à toi et à moi. C’est normal, on m’a dit, c’est post-trauma, la culpabilité, le choc de la zone grise gnagnagna. Je m’en fous de ça. Oui, c’est vrai. Mais il y a autre chose.
Ce qui m’était resté outre ça, c’est l’impression que concrètement, j’aurais pu me barrer. Tu me l’as d’ailleurs très bien fait remarquer quand on s’est revus toi et moi, trois ans après, autour d’un café que je t’avais demandé, pour s’expliquer. Tu m’as dit – “Tu aurais pu te défendre si vraiment tu n’avais pas voulu.” Et cette fois-là encore, j’ai ri, avant de te répondre que c’était plus compliqué, avant de te demander de reconnaître que tu m’avais forcée. “Moui… je ne dirai pas ça comme ça… J’ai plutôt le souvenir d’avoir bien insisté!” M’avais-tu répondu en riant franchement, et en ajoutant que tu le faisais souvent, à l’époque, parce que c’était compliqué avec les filles ; puis, t’assombrissant, l’air soudainement trop grave et faussement inquiet, tu semblais comprendre que, par conséquence… peut-être que je ne voulais pas?
J’aurais dû me barrer.
Pourtant, j’ai tenu tête, toute la soirée, face à toi mon ami, mon bon copain, j’ai essayé de t’expliquer qu’être lesbienne n’était pas (qu’)un choix, j’ai essayé de ne pas te vexer, de ne pas te décevoir, j’ai essayé de te comprendre, toi et ta lourde insistance. J’ai surtout compris que tu habitais loin, alors nous sommes allés chez moi, je t’ai donné un lit juste pour toi, tu es venu dans le mien en me déshabillant, alors je t’ai encore arrêté, tremblante ; et jusqu’au petit matin nous avons parlé, de tes déceptions amoureuses, des jolies femmes qui te rejetaient, de mes contradictions de petite fille qui voulait plaire mais qui ne voulait pas. Nous avons débattu avec des mots latins et des concepts vaguement philosophiques, comme on nous l’a appris dans nos études d’élite de la nation. Et puis, quelle idée, je me suis endormie.
D’habitude, c’est la lumière qui me réveille. Cette fois-là, c’était une langue dure entre mes lèvres du bas. J’ai eu un grand mouvement, tu t’es redressé -C’était bien?- tu m’as demandé, et sans attendre la réponse sans attendre tu t’es précipité. J’aurais dû me lever et me barrer. Mais moi, stupéfiée de te voir là après toutes mes explications et nos débats, hébétée de sentir ton petit manque d’affection se secouer en moi, j’ai attendu que ça passe. Dirai-je les détails? Puisque j’y suis… C’est quand tu m’as prévenu que -au fait, tu n’avais pas mis de capote- que je n’ai plus réfléchi. Je me suis vue un instant enceinte de toi, et là d’un coup comme ça, c’était toi, tout hébété, en dehors du lit. Je t’avais enfin violemment repoussé. “Bah qu’est-ce qu’on va faire alors, faut pas gâcher…”, tu m’as dit, en regardant ton tout petit truc rabougri. Ça m’a fait presque rire de le voir si petit, lui qui paraissait si dérangeant, vu du dedans. – Qu’est ce qu’on va faire? Qu’est ce qu’on va faire, mais tu vas passer par le balcon, voilà ce qu’on va faire, j’ai pensé en attrapant ton machin, et en essayant vite de le finir à la main. Je devais être très douée, puisque tu t’es très rapidement excusé pour ta précocité.
J’ai toujours su que j’avais de la chance. Aujourd’hui, je me fait souvent rire à me dire que finalement, je me plains pour pas grand chose, une bite si petite qui a fini si vite..!

Mon cher violeur, aujourd’hui, quand je regarde ce qui se passe dans ce pays -et ailleurs-, j’ai exactement la même sensation que face à toi qui me détruit le cerveau, les nerfs, la peau et la joie, en me palpant pour la quinzième fois ; et ce, pour un petit plaisir si rapide ; et ce alors que je t’ai clairement formulé, expliqué, écouté et arrêté, car je ne voulais pas.
Et encore une fois, je suis hébétée, et je ne comprends pas. Tu n’es pourtant pas un idiot, tu étais un bon copain, et comme tous ces messieurs blancs en cravates, tu as été bien entouré et tu as eu la chance d’apprendre à penser et à te cultiver, très tôt… – mais alors, l’éducation ne sert à rien ? A moins qu’on aie oublié de t’apprendre à écouter? Quel mécanisme interne fait passer l’argent, le cul, le besoin d’affection, ou quelqu’autre nécessité de vivre intensément un petit pouvoir quelconque… avant l’autre qui dit non ?

J’ai longtemps lutté contre ce mot, féminisme, d’abord parce que je ne voulais pas être taxée d’hystérique, ensuite parce que le mot ne me convenait pas – je ne veux pas être considérée comme une femme, mais comme un être humain au même titre que toi. J’ai longtemps préféré parler d’égoïsme plutôt que de lutte politique. Notamment lorsque je me suis laissée pousser les poils juste après notre aventure (peut-être parce qu’on m’avait appris que s’épiler plaisait aux garçons, et que c’était d’abord une façon comme une autre de dire que je ne voulais plus plaire à tes semblables). J’ai longtemps dit – en oubliant un peu que l’endroit d’où l’on vient aide souvent le « mérite » à aller plus loin – que c’était à chacun de se libérer seul, à chacune de se démerder pour trouver sa place et exister. Et qu’en faisant ça, peut-être, je l’espérais, ça pourrait rejaillir indirectement et involontairement sur le vivre-ensemble. J’ai longtemps craché sur Metoo et sur son mécanisme de vengeance, car je préfère l’idée de justice.
Mais bizarrement, je n’ai jamais été porter plainte. Je me disais que ça ne regardait pas les policiers, qu’il allait falloir expliquer, détailler, se justifier, essayer d’être écoutée, que ça allait être long, vain et compliqué. Et là encore, j’ai préféré attendre que ça passe.
Maintenant, j’écris et je joue des pièces, c’est mon métier et il me plaît. Bizarrement, bon nombre d’histoires que je raconte parlent de petites filles qui apprennent à dire non, d’enfants qui échappent au loup ou au poids des mères amoureuses de princes charmants décevants, de jeunes femmes qui découvrent avec difficulté leur sexualité. Par là, j’ai compris qu’à l’époque, je ne pouvais pas me barrer. Parce que je n’avais pas encore appris, parce que je n’avais pas encore compris dans mes chairs que mon ressenti était plus important que celui de quiconque, en ce qui me concerne. Parce que je n’avais pas encore vu de modèles de femmes fortes qui décidaient de se lever et de se barrer. Parce que je ne pensais pas que c’était possible.
Maintenant, je sais me barrer quand il faut, quand je le veux. Maintenant, je ne m’en veux plus.
Mais je t’en veux toujours. Parce que je ne t’ai toujours pas compris.

Mon cher violeur,
J’ai appris que tu étais devenu auteur de théâtre et poète, je te félicite pour cette sensibilité que je ne te connaissais pas. Alors mon cher violeur, toi qui penses le monde, toi qui écris le monde, mon cher violeur mon cher ennemi, par amitié pour moi, explique moi :
Pourquoi n’as-tu pas vu que quelque chose n’allait pas ? Comment as-tu pu ne pas sentir que je n’avais aucun plaisir à être là, avec toi ? Qu’est ce qui a fait que tu n’as pas compris, ou que tu n’as pas voulu comprendre, que je ne voulais pas ? Et pourquoi toi, ce bon gaucho-intello-cultivé comme il faut, tu n’as pas su être conscient et présent à l’autre ?

Explique moi. Ou plutôt, réfléchis toi aussi, avec moi.

Pour que je puisse te comprendre.
Et pour qu’on ne refasse plus la même erreur, ni moi, ni toi.
Pour que cessent les clans de victime et de bourreau. Car nous sommes tous·te·s, à différents niveaux, victimes d’un système historique et complexe qui nous a amené·e·s à ce point de non retour. Alors il faut qu’on le pense ensemble, toi et moi. Pour pouvoir le dépasser.
Et pour que la banalité du mâle puisse être nommée, jugée, et que cessent nos combats contre des moulins encravatés nous lacérant à tours de bras.

Tu me dois bien ça.

Marie Rousselle-Olivier
https://roussellolivier.wordpress.com/

Corps politique

Stage Afdas dans un CDN, avec deux hommes reconnus: un chorégraphe et un metteur en scène.
Lettre au chorégraphe , au premier jour de formation.

Que j’ai « la rage », tu dis,
Ah bon
Merci de me l’apprendre
Que tu « espères que ce n’est pas contre toi »
Mais si tu savais
Des comme toi combien j’en ai croisés
Que tu ne me fais plus rien même si tu te crois le roi
Des milliers d’autres m’ont blasée
Tu trouves que j’ai la rage
Ca te fait peur, tu t’inquiètes pour toi
Et rendre en émotion abstraite
L’injustice que je vis tous les jours
Les horreurs que je vis
Et vois
Et entends
Tous les jours
Rendre tout cela en émotion abstraite, la en touchant mon plexus du bout du doigt,
Cette petite chose la bien ciblée que tu aimerais tellement contrôler
Encore
Faire cela c’est délégitimer, c’est essayer de nier, d’effacer, toute la réalité extérieure,
La réalité physique, morale, politique,
Qui n’est pas circonscrite à mon petit sternum mignon et gentil non
Qui est dans la rue,
Dans ton langage,
Ta manière de parler
Le regard des gens Oui, ce regard que tu aimes tant explorer, ça, tu n’en as même pas idée,
Dans les salaires, les engagements, les modèles, les choix,
Les actes les touchés les éducations les croyances les confiances les corps
Oui aussi dans les corps, dans mon corps, aussi un peu dans mon sternum cette chose pourtant bien, bien plus large que mon sternum.
La domination masculine. Le viol. Le mépris. Le déni. Le silence. Les oublis. Les habitudes. Les dominations en tout genre ceci dit. Ce genre de chose qui met la rage. Je t’explique parce que clairement, tu n’as pas l’air de connaître. C’est pas pour te prendre de haut. C’est normal. Tu es tellement homme. Tellement blanc. Tellement dominant. Ça ne fait de toi sûrement pas un monstre non. Ça fait de toi quelqu’un qui pense que le « monde est en train de se finir », comme tu dis, parce que ces dominations sont fortement remises en questions. Pour toi, après ça, c’est sur que tu ne peux pas imaginer, puisque ta vie c’est ça. Ta vie est construite sur ça. Je ne dis pas qu’elle est cela, mais bien construite dessus. Le monde t’enlève ton socle.
Alors c’est étrange , évidemment, comme les « féministes » n’ont pas de « demi mesure », Oui Ça te « pose question » évidemment, et tu me l’expliques comme si tu m’apprenais quelque chose. Tu aimerais bien les catégoriser comme des êtres hystériques, des femmes quoi, simples à balayer d’un mot, d’un geste ou d’une habitude, comme on l’a fait par exemple des esclaves pendant longtemps. Les déshumaniser. Laisser leurs cris, leurs rages résonner dans ton grand vide intérieur. Mais elles continuent, ça ne marche plus, alors ça te fait tourner la tête, leurs arguments tournent en toi jusqu’à t’en donner le tournis et te demander si il ne faudrait pas défaire quelques murs qui sont construits en toi. Détruire. Comme « Beethoven l’a fait ». Si lui l’a fait, alors c’est tellement rassurant. Pouvoir ouvrir une brèche pour que le monde entre en toi.
Que j’aimerais connaître ta définition du féminisme.
Tu n’as pas remarqué que aujourd’hui, deux personnes ont fait des malaises conséquents pendant que tu partageais ton travail. Deux femmes? As tu remarqué? Te dis-tu que c’est parce que les femmes sont plus fragiles? Une autre t’a parlé de son angoisse à répondre à tes consignes. Tu trouves cela intéressant, certes. Laisse les donc s’en sortir. Laisse les donc avoir la rage pour s’en sortir. Tu ne sais pas dans quelles gouffre elles sont tombées. Depuis combien de générations -qu’elles ont dans leur moelle-. Ce gouffre qui t’effraie tant, dont tu parles même avec une certaine envie quand il s’agit de ton art. Crois-moi, elles le connaissent. Ça te fait peur, c’est effrayant oui, et il y a des bonnes raisons: il n’y fait pas bon vivre. Voila, ce qui donne la rage. Et le danger, il n’est pas au bout de ton index. Il est dans le monde dont tu as la responsabilité, par ton métier, de représenter.

Ps: lors de la première demi journée de stage, dans ce grand centre artistique, nous avons été accueillis par trois femmes, très bienveillantes, qui nous ont préparé café et petits gâteaux. Deux autres travaillaient dans les bureaux. Elles étaient toutes dévouées pour l’organisation, le bon déroulé, la sérénité de nos conditions de travail artistiques. Il me semble que personne ne les à remerciées, et quand nous sommes partis, sont restés gobelets de plastique, mouchoirs et déchets de thé sur la table, alors qu’une poubelle se situait à moins d’un mètre 50.
Au moment d’aller au toilettes, la femme de ménage et la dame de l’accueil m’ont toutes deux indiqué le chemin. Merci, mesdames, vous qui nous servez, vous le faites très bien, certes, et je suis sûre que vous êtes capables de beaucoup d’autres choses. De la même manière que nous, nous sommes capables de nettoyer une table.

Charlotte F.

En réponse à « Pour Louis C.K. »

J’ai récemment lu le texte « Pour Louis C.K. » (https://web.archive.org/save/https://www.francoishien.org/single-post/2018/02/11/Pour-Louis-CK), et celui-ci relève d’une telle mécompréhension des mouvements féministes, et de « Me Too » en particulier, et contient tant d’approximations si ce n’est de calomnies envers les mouvements féministes, qu’il m’est apparu important de formuler cette réponse.

Une présentation malhonnête des faits

Tout d’abord, la thèse centrale du texte semble être que le cas de Louis C.K. illustre une dérive du mouvement « Me Too », ainsi qu’articulé dans la phrase «  il me semble que le mouvement vertueux né de l’affaire Weinstein est en train de se retourner en son contraire à l’occasion de l’affaire Louis CK ». « En son contraire », c’est-à-dire un mouvement non vertueux, dommageable. Sous couvert de réflexion, il s’agit donc ici de dénoncer les excès d’un mouvement féministe.

Pour cela, tout d’abord, le texte prête au mouvement féministe des intentions qu’il n’a jamais eues : il est aisé de montrer l’erreur de son adversaire quand on invente sa thèse de toute pièce. Ainsi le mouvement féministe est-il souvent désigné dans le texte via des termes vagues, « certains », « on », qui en font une présence floue mais surplombante. À partir du moment où ce « on » n’est jamais réellement défini, il est aisé de lui prêter des intentions : « On n’exige pas de lui qu’il s’excuse, ou qu’il répare. Il faut qu’il disparaisse. Il faut que son œuvre disparaisse. ». Qui est « on » ? Des gens se sont-ils réunis pour voter la disparition de Louis CK et la suppression de son œuvre ? Qui a exprimé l’intention de faire « disparaître » Louis C.K. ? Ce que suggère le texte, c’est qu’il s’agit du mouvement « Me Too », des féministes. On a donc, dès le premier paragraphe, la mise en présence de deux camps fictifs : d’un côté, les féministes qui voudraient faire « disparaître » un artiste ; de l’autre, François Hien qui va nous apporter une vision plus nuancée des choses. Évidemment, cette opposition dans ces termes est une fiction : elle ne sert qu’à discréditer le mouvement « Me Too » en lui inventant des excès.

En effet, cette « disparition » de Louis C.K. est une fiction (pour ne pas dire un mensonge). Il faut noter, d’abord, que la carrière de cet artiste est très loin d’être terminée. Certes, plusieurs chaînes et distributeurs ont, dans la foulée des révélations, annulé des productions de ses travaux. Mais, après un hiatus de huit mois, il est revenu à la scène en août 2018, avec un spectacle que beaucoup ont jugé transphobe et raciste[2]. En écrivant ce texte en février 2018, François Hien ne pouvait certes pas le savoir ; néanmoins, on peut supposer qu’il connaisse assez le rythme des carrières d’artistes (avec les projets annulés, ceux qui ne se font pas) pour se douter que des projets annulés ne signifient pas nécessairement la « disparition » d’un artiste.

De plus, le texte s’indigne de la « disparition » de Louis C.K. en arguant que la punition subie serait disproportionnée par rapport aux faits commis. Cet argument repose, d’abord, sur une comparaison entre les « ‘porc’ de petits calibre » que représenterait Louis C.K., et les vrais porcs (Cantat et Polanski sont cités) : il serait injuste que les premiers « paient » plus cher que les seconds. Cela serait injuste, effectivement, s’il existait un tribunal féministe chargé de distribuer des sanctions appropriées aux auteurs d’infractions sexuelles et sexistes. Ce n’est évidemment pas le cas, et trop souvent ceux-ci échappent à la justice, voire à des rétributions sociales. Mais dirait-on que, parce qu’on n’est pas parvenus à arrêter un serial killer, il faut cesser de juger le moindre meurtrier ? Non, évidemment. L’idée qu’il serait « injuste » de juger quelqu’un parce que quelqu’un d’autre a commis quelque chose de plus grave est, là encore, malhonnête.

L’argument repose ensuite sur une présentation biaisée des faits, qui insiste sur l’idée que Louis CK ne serait pas vraiment coupable de violences sexuelles. En effet, le texte de François Hien donne une représentation mensongère des faits reprochés à Louis CK :

Dans l’article dont tout est parti, cinq comédiennes ont raconté qu’un soir Louis CK leur avait demandé l’autorisation de se masturber devant elles. Un peu dégoûtées, un peu intimidées, elles le lui avaient accordé. Elles en gardaient une sensation de malaise et d’écœurement. Dans une tribune remarquable de lucidité, Louis CK rappelle que les jeunes femmes, ainsi qu’elles l’ont elles-mêmes raconté, lui ont toutes donné l’autorisation de ce qu’il a fait ; pour autant, il affirme comprendre avec le recul que cette autorisation était en quelque sorte extorquée par son statut de vedette. 

Ce passage transforme les faits. Tout d’abord, les femmes en question n’ont majoritairement pas « accordé » cette autorisation. L’article du New York Time[3] révélant ces faits explicite ainsi que deux d’entre elles ont répondu par un rire, pour indiquer qu’elles pensaient qu’il plaisantait, et qu’il a quand même commencé à se masturber. C’est ne rien comprendre à la notion de consentement que de supposer qu’une femme choisissant de considérer votre proposition comme une plaisanterie y consent. De la même façon, le texte de François Hien ignore le cas d’Abby Schachner, qui a raconté que Louis CK s’était masturbé lors d’une conversation téléphonique, sans lui en demander la permission. Là encore, pas de consentement en vue. Enfin, la question des rapports de pouvoir, rapidement évacuée par le texte, « cette autorisation était en quelque sorte extorquée », est centrale : un personnage puissant qui fait ce genre de proposition à des femmes, sur son lieu de travail, femmes sur lesquelles il détient un réel pouvoir, pratique la coercition, pas « en quelque sorte ». D’autant plus quand, comme cela a été révélé, son manager s’emploie ensuite à faire taire ces mêmes femmes, avec des répercussions importantes sur leur carrière[4].

Louis C.K. est donc bien, contrairement à ce que suggère le texte de François Hien, l’auteur de violences sexuelles étalées sur de nombreuses années. Il a régulièrement abusé de sa position de pouvoir pour passer outre le consentement des femmes. Ceci posé, y’a-t-il quoi que ce soit d’injuste à ce que cette position de pouvoir, dont il a abusé, lui soit retirée, ou au moins soit amoindrie ? Serait-on choqué qu’un patron qui pique dans la caisse pendant des années soit viré ? La décision des chaînes de télévision n’a rien d’outrageant. L’indignation de François Hien est particulièrement insupportable ici quand on voit qu’il ne s’indigne pas pour la carrière des femmes victimes de sa prédation : certaines d’entre elles ont ainsi témoigné avoir du ensuite refuser des projets auxquels lui ou son manager étaient mêlés. Où est l’indignation pour ces carrières abîmées par la prédation d’un homme ?

Une réelle méconnaissance de la pensée féministe

Ayant ainsi montré que les prémisses du texte de François Hien reposent sur une grossière manipulation des faits, examinons maintenant les conséquences qu’il en tire. La thèse de la seconde partie de son texte pourrait se résumer comme suit : une distinction entre les « porcs authentiques » et la « majorité des hommes », certes dominants, mais ignorants de cette domination, et qu’il faudrait donc éduquer plutôt que châtier.

Le premier problème de cette analyse, c’est que l’auteur se présente ici comme clairvoyant là où le mouvement féministe ne le serait pas, et ferait un contresens. Or, l’analyse féministe des violences sexuelles repose depuis les années 80 largement sur le concept de « culture du viol » qui vise justement à répudier l’idée qu’il y aurait d’un côté les monstres et de l’autre les innocents ; au contraire, la « culture du viol » est le sous-texte général des interactions hommes/femmes, et aucun homme (ni aucune femme) ne vit en dehors des mythes qu’elle véhicule, et qui encouragent les violences sexuelles. À ce sujet, on peut lire par exemple Une culture du viol à la française, de Valérie Rey-Robert. De ce point de vue également, le fait que le point de vue des féministes ne soit représenté dans l’article que par « des amies » anonymes, dont la position n’est pas exposée en détail, mais au contraire d’emblée réduite à son point le plus absurde (elles « en sont venues à le comparer à Bertrand Cantat, ou à Roman Polanski ») paraît indiqué le crédit que François Hien accorde à la pensée féministe, et les efforts d’écoute qu’il consacre aux femmes de son entourage sur le sujet.

Au-delà de cette ignorance manifeste de la théorie féministe qu’il prétend pourtant venir nourrir, François Hien fait aussi un contresens important dans son usage des termes dominant/dominé. En effet, il oppose à l’idée que Louis C.K. devrait être châtié le fait qu’il fait partie de la classe dominante, et que ses agissements seraient donc un problème à régler sur le plan systémique, et non à châtier individuellement. Cet argument ne tient pas la route une seconde. L’analyse des rapports de classe est un outil conceptuel permettant de comprendre les rapports de force qui se jouent à l’échelle de la société, mais cela ne doit pas empêcher de réfléchir les actions individuelles de chacun. Tous les hommes ne sont pas « dominants » de la même façon, et certains agissements tombent sous le coup de la loi, ou suscitent une réprobation sociale plus intense, que d’autres. (Les faits commis par Louis C.K. n’ont pas été jugés en justice – on sait la difficulté que comporte le dépôt d’une plainte pour les victimes de violences sexuelles – mais rappelons qu’en droit français, le harcèlement sexuel se caractérise par « toute pression grave (même non répétée) dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte sexuel[5] »). Dire que les hommes, en appartenant à la catégorie des dominants, ont tous une part de responsabilité dans la perpétuation des rapports d’exploitation ne signifie pas que cette responsabilité est la même ni que, quand elle se présente sous ses formes les plus graves, elle ne doit pas être punie. Sur la question de la responsabilité collective des hommes, on pourra lire le texte de Léo Thiers-Vidal, Culpabilité personnelle et responsabilité collective : le meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat comme aboutissement d’un processus collectif[6], qui, sans être la seule réponse possible à la question des rapports collectif/individu, propose des pistes de réflexion.

Enfin, le texte de François Hien repose sur l’idée que Louis C.K. ne « savait pas » qu’il outrepassait le consentement de ces femmes, et que cette ignorance le rendrait non coupable. Outre le fait que « je ne savais pas » n’a jamais été, légalement parlant, une défense viable, cette idée que les hommes ne « savent pas » qu’ils outrepassent le consentement des femmes a, encore une fois, été largement démontée. J’invite à ce sujet à lire l’excellent article de Lili Loofbourow, Le Mythe de l’homme empoté[7], qui dissèque le script culturel du « je ne savais pas » permettant aux hommes puissants de se disculper. Elle remarque notamment :

Ces hommes ont, si le type ne vous est pas familier, les yeux écarquillés et éternellement confus. Quelle est la différence, se demande l’homme empoté, entre une conversation amicale avec une collègue et le fait de frotter son pénis devant elle ? Le monde déconcerte l’empoté. Il est étonné de découvrir qu’il avait un quelconque pouvoir sur qui que ce soit, sans même parler du fait qu’on ait pu penser qu’il l’utilise. Quel pouvoir ? dit-il. Qui, moi ? […]

Oh, et Louis C.K., l’ultime empoté ? L’extraordinaire empoté ? Il a menti. Il a menti à Marc Maron, un ami proche, en disant que les rumeurs à son sujet étaient fausses. Il semble avoir fait la même chose à Pamela Adlon, qui l’a défendu contre les accusations. Et cela ne s’arrête pas là : si on en croit Louis C.K., il n’avait aucune idée que son manager faisait en sorte que les femmes qu’il avait ciblées se taisent. Et si l’on en croit le manager, il n’avait aucune idée que Louis C.K. avait fait beaucoup de choses. Louis C.K. peut être un certain nombre de choses – malade, dépendant, déprimé, tordu, prédateur, égoïste, autodestructeur – mais une chose qu’il n’est pas, c’est un empoté.

Combien de mensonges délibérés et prémédités, combien de pièges soigneusement tendus, combien de cas de tromperie nous faut-il avant de pouvoir admettre que les hommes sont tout aussi trompeurs et hypocrites que les femmes sont soupçonnées de l’être ? Que le harcèlement n’est pas un accident ? Que la prédation exige une planification ? Que ce gigantesque appareil par lequel les carrières des femmes sont détruites et celles des hommes sont préservées n’est pas le fruit du hasard ?

Cela nous amène au dernier point qu’il faut soulever concernant le texte de François Hien : le point de vue. Le texte, en effet, prend pour argent comptant la version des faits du comique et sa « tribune d’une extraordinaire lucidité » ; il se place constamment en empathie pour Louis C.K., jamais pour ses victimes. Or, comme nous l’avons vu, le texte des excuses publié par Louis C.K., sur lequel semble s’appuyer largement l’article de François Hien, regorge de contre-vérités (sur la question du consentement par exemple), et repose largement sur le mythe de « l’homme empoté », dissimulant sciemment tout ce que le comportement de Louis C.K. avait de manipulateur et de prémédité. A contrario, dans le texte de François Hien, la parole des victimes, qu’il n’a jamais cherché à restituer réellement, est constamment relativisée : les femmes ont une « sensation de malaise », leur consentement est « en quelque sorte » extorqué. Au contraire, l’exploration disculpatoire de la psychologie de Louis C.K. abonde dans le texte (sans qu’on sache d’ailleurs si elle est fondée sur des sources ou des projections). Ce que fait ce texte, c’est finalement rééditer le script culturel traditionnel du patriarcat : l’apitoiement pour le « pauvre homme » accusé, et l’indifférence à l’égard de ses victimes. Ce n’est pas d’ailleurs un unique article dans son genre : une recherche des termes « féminisme » et « viol » sur le blog de François Hien n’apporte qu’un seul autre résultat[8] : un texte très similaire, qui encore une fois ne s’intéresse pas au vécu des femmes, mais au ressenti des hommes, et se conclut par : « j’ai l’espoir que ces révélations se feront moins sur un mode dénonciateur, et davantage sur un mode didactique ». On peut relire à ce sujet l’excellent article de Valérie Rey-Robert, Combien de temps[9] :

J’ai parfois l’impression qu’il suffirait de pas grand-chose pour que diminuent drastiquement les violences sexuelles ; que les hommes cessent de s’apitoyer sur ce que provoquent en eux le récit de NOS souffrances pour réfléchir à comment ils peuvent arrêter de les causer. C’est un pas qui me semble minime mais qui semble, tout au moins pour l’instant, un fossé infranchissable.

Tant du point de vue factuel, que du point de vue de l’analyse féministe, ce texte est indigent. Plus que cela, il est dommageable : sous couvert de réflexion intellectuelle, il véhicule des mythes qui innocentent les hommes coupables de violence sexuelles, il cherche à discréditer « Me Too » qui serait allé trop loin, il ignore les femmes victimes de violence sexuelle au profit du ressenti des hommes. Est-ce encore faire crédit au « mythe de l’homme empoté » que de supposer que François Hien a écrit ce texte par ignorance, et non par intentionnalité ? que son but n’était pas de chercher à calomnier les mouvements féministes ? Toujours est-il que, sachant que l’auteur prépare une pièce sur le sujet des violences sexuelles, cette tendance à exploiter les mythes anti-féministes et patriarcaux inquiète, et c’est pour ça que j’ai pris le temps d’écrire cette réponse. Mais, encore une fois, il m’a fallu trois heures pour écrire un texte que j’espère « didactique », autant de temps perdu pour d’autres formes de lutte ou de travail, tout ça parce qu’un homme qui n’y connaît visiblement pas grand-chose (ou déforme sciemment la vérité) a jugé bon d’écrire sur le sujet des violences sexuelles. Dès lors, mon conseil didactique aux hommes qui veulent s’intéresser au sujet des violences sexuelles serait le suivant : commencez par lire ce qu’ont écrit les féministes sur le sujet.

Pauline N.


[1] https://web.archive.org/save/https://www.francoishien.org/single-post/2018/02/11/Pour-Louis-CK

[2] https://slate.com/culture/2019/01/louis-ck-stand-up-trans-people-asian-men.html

[3] https://www.nytimes.com/2017/11/09/arts/television/louis-ck-sexual-misconduct.html

[4] https://www.thecut.com/2018/08/what-about-the-careers-of-louis-ck-victims.html

[5] https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F1043

[6] http://1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal05.html

[7] https://www.reddit.com/r/Feminisme/comments/9bt3yt/traduction_le_mythe_de_lhomme_empot%C3%A9/

[8] https://web.archive.org/save/https://www.francoishien.org/single-post/2017/10/24/Sur-les-violences-faites-aux-femmes

[9] https://www.crepegeorgette.com/2016/11/25/violence-sexuelles/

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