Mon cher violeur,
J’espère que tu te portes bien, que tes études à l’Ecole Normale Supérieure t’ont mené aux postes de brillance et d’intelligence quue tu souhaitais, et que tu représentes aujourd’hui l’élite de la nation ! – Te souviens-tu qu’on nous le promettait si souvent lorsque nous étions en classe prépa, toi et moi ! Sans doute n’avais-tu pas été choqué par ça… moi, en bonne fille de petits commerçants de quartier, c’était bien la première fois que j’entendais cela ! Mais bien-sûr, là n’est pas la question…
Mon cher violeur donc,
Aujourd’hui je t’écris, parce que tout ce que j’entends ces jours-ci me rappelle notre aventure d’une nuit…
Te rappelles-tu ce beau soir de triste blues, où, doigt dans la main, nous allions tardivement dans les rues de Toulouse, toi l’oeil à l’affut d’un endroit où se cacher pour, amoureusement, me tringler ; moi mal à l’aise et cherchant une occasion pour filer à l’anglaise ? Ah, comme elle était jolie la Garonne ce soir-là, aussi plate et taiseuse que moi, du haut de mes dix-huit ans, contemplant le désastre de mes tentatives renouvelées à te dire non, que tu n’entendais pas, toi le grand de 20 ans. Qu’elles étaient jaunes les lumières des lampadaires, jaune comme mon rire qui sortait de moi quand tu me disais “Tu es lesbienne ? Mais pourquoi as-tu choisi ça ? Essayes encore, tu verras…” juste avant d’enfoncer ta langue pointue en moi pour mieux me faire taire et apprécier tes baisers. Qu’elles étaient tortueuses et labyrinthiques, ces rues dans lesquelles tu nous perdais, sinueuses comme mon cerveau incapable de comprendre pourquoi je ne me barrais pas, et pourquoi tu continuais de me serrer et de m’embrasser alors que je te repoussais pour la sixième fois. Et qu’elles étaient roses mes joues en feu d’une colère qui ne sortait pas, rose comme cette si jolie ville que tu n’auras pas réussi à me faire détester, malgré ta visite bien guidée.
Mon cher violeur, aujourd’hui je t’écris parce qu’une question m’est restée.
Vois-tu, ces temps-ci, certains membres blancs du gouvernement encravaté ont décidé de faire passer en douce des lois, contre la volonté d’une grande partie de la population qui, pourtant, a dit non. Vois-tu, aujourd’hui, certains membres blancs d’une entreprise culturelle encravatée ont décidé de récompenser, de quelques phallus dorés, un vieux monsieur en cavale qui avait, quelque temps auparavant, pris des jeunes filles par derrière sans prendre le temps de regarder leur visage pour se rendre compte qu’elles n’avaient ni dix-huit ans, ni l’envie de son gros zizi à lui. Vois-tu, aujourd’hui, certains membres blancs de médias encravatés nous rappellent en boucle qu’il faut bien prendre soin de soi et ne pas attraper la maladie des chinois. Que pour cela, il faut se méfier, ne pas trop échanger, et apprendre à se protéger. Pourtant, ces temps-ci, je vais dans beaucoup de villes différentes, et partout je vois ces mêmes affiches illégales en lettres noires: elles disent que des femmes de toutes les couleurs meurent, elles disent que des femmes de toutes les couleurs se sont laissées tuer et que ce n’est pas normal. Mais j’ai beau regarder la télé, les gros médias encravatés ne disent pas qu’il faut apprendre à se protéger de cela.
Mon cher violeur, aujourd’hui je t’écris parce que je n’arrive plus à réfléchir. Non non, ne t’inquiète pas, je ne te demande pas de le faire pour moi, malgré ce qu’on m’a inculqué, j’ai tôt fait de comprendre que je n’avais pas besoin d’un homme pour m’aider à penser, ni d’un prince charmant pour me réveiller.
Mais toutes ces années, j’ai pensé que c’était de ma faute, ce qui nous était arrivé à toi et à moi. C’est normal, on m’a dit, c’est post-trauma, la culpabilité, le choc de la zone grise gnagnagna. Je m’en fous de ça. Oui, c’est vrai. Mais il y a autre chose.
Ce qui m’était resté outre ça, c’est l’impression que concrètement, j’aurais pu me barrer. Tu me l’as d’ailleurs très bien fait remarquer quand on s’est revus toi et moi, trois ans après, autour d’un café que je t’avais demandé, pour s’expliquer. Tu m’as dit – “Tu aurais pu te défendre si vraiment tu n’avais pas voulu.” Et cette fois-là encore, j’ai ri, avant de te répondre que c’était plus compliqué, avant de te demander de reconnaître que tu m’avais forcée. “Moui… je ne dirai pas ça comme ça… J’ai plutôt le souvenir d’avoir bien insisté!” M’avais-tu répondu en riant franchement, et en ajoutant que tu le faisais souvent, à l’époque, parce que c’était compliqué avec les filles ; puis, t’assombrissant, l’air soudainement trop grave et faussement inquiet, tu semblais comprendre que, par conséquence… peut-être que je ne voulais pas?
J’aurais dû me barrer.
Pourtant, j’ai tenu tête, toute la soirée, face à toi mon ami, mon bon copain, j’ai essayé de t’expliquer qu’être lesbienne n’était pas (qu’)un choix, j’ai essayé de ne pas te vexer, de ne pas te décevoir, j’ai essayé de te comprendre, toi et ta lourde insistance. J’ai surtout compris que tu habitais loin, alors nous sommes allés chez moi, je t’ai donné un lit juste pour toi, tu es venu dans le mien en me déshabillant, alors je t’ai encore arrêté, tremblante ; et jusqu’au petit matin nous avons parlé, de tes déceptions amoureuses, des jolies femmes qui te rejetaient, de mes contradictions de petite fille qui voulait plaire mais qui ne voulait pas. Nous avons débattu avec des mots latins et des concepts vaguement philosophiques, comme on nous l’a appris dans nos études d’élite de la nation. Et puis, quelle idée, je me suis endormie.
D’habitude, c’est la lumière qui me réveille. Cette fois-là, c’était une langue dure entre mes lèvres du bas. J’ai eu un grand mouvement, tu t’es redressé -C’était bien?- tu m’as demandé, et sans attendre la réponse sans attendre tu t’es précipité. J’aurais dû me lever et me barrer. Mais moi, stupéfiée de te voir là après toutes mes explications et nos débats, hébétée de sentir ton petit manque d’affection se secouer en moi, j’ai attendu que ça passe. Dirai-je les détails? Puisque j’y suis… C’est quand tu m’as prévenu que -au fait, tu n’avais pas mis de capote- que je n’ai plus réfléchi. Je me suis vue un instant enceinte de toi, et là d’un coup comme ça, c’était toi, tout hébété, en dehors du lit. Je t’avais enfin violemment repoussé. “Bah qu’est-ce qu’on va faire alors, faut pas gâcher…”, tu m’as dit, en regardant ton tout petit truc rabougri. Ça m’a fait presque rire de le voir si petit, lui qui paraissait si dérangeant, vu du dedans. – Qu’est ce qu’on va faire? Qu’est ce qu’on va faire, mais tu vas passer par le balcon, voilà ce qu’on va faire, j’ai pensé en attrapant ton machin, et en essayant vite de le finir à la main. Je devais être très douée, puisque tu t’es très rapidement excusé pour ta précocité.
J’ai toujours su que j’avais de la chance. Aujourd’hui, je me fait souvent rire à me dire que finalement, je me plains pour pas grand chose, une bite si petite qui a fini si vite..!
Mon cher violeur, aujourd’hui, quand je regarde ce qui se passe dans ce pays -et ailleurs-, j’ai exactement la même sensation que face à toi qui me détruit le cerveau, les nerfs, la peau et la joie, en me palpant pour la quinzième fois ; et ce, pour un petit plaisir si rapide ; et ce alors que je t’ai clairement formulé, expliqué, écouté et arrêté, car je ne voulais pas.
Et encore une fois, je suis hébétée, et je ne comprends pas. Tu n’es pourtant pas un idiot, tu étais un bon copain, et comme tous ces messieurs blancs en cravates, tu as été bien entouré et tu as eu la chance d’apprendre à penser et à te cultiver, très tôt… – mais alors, l’éducation ne sert à rien ? A moins qu’on aie oublié de t’apprendre à écouter? Quel mécanisme interne fait passer l’argent, le cul, le besoin d’affection, ou quelqu’autre nécessité de vivre intensément un petit pouvoir quelconque… avant l’autre qui dit non ?
J’ai longtemps lutté contre ce mot, féminisme, d’abord parce que je ne voulais pas être taxée d’hystérique, ensuite parce que le mot ne me convenait pas – je ne veux pas être considérée comme une femme, mais comme un être humain au même titre que toi. J’ai longtemps préféré parler d’égoïsme plutôt que de lutte politique. Notamment lorsque je me suis laissée pousser les poils juste après notre aventure (peut-être parce qu’on m’avait appris que s’épiler plaisait aux garçons, et que c’était d’abord une façon comme une autre de dire que je ne voulais plus plaire à tes semblables). J’ai longtemps dit – en oubliant un peu que l’endroit d’où l’on vient aide souvent le « mérite » à aller plus loin – que c’était à chacun de se libérer seul, à chacune de se démerder pour trouver sa place et exister. Et qu’en faisant ça, peut-être, je l’espérais, ça pourrait rejaillir indirectement et involontairement sur le vivre-ensemble. J’ai longtemps craché sur Metoo et sur son mécanisme de vengeance, car je préfère l’idée de justice.
Mais bizarrement, je n’ai jamais été porter plainte. Je me disais que ça ne regardait pas les policiers, qu’il allait falloir expliquer, détailler, se justifier, essayer d’être écoutée, que ça allait être long, vain et compliqué. Et là encore, j’ai préféré attendre que ça passe.
Maintenant, j’écris et je joue des pièces, c’est mon métier et il me plaît. Bizarrement, bon nombre d’histoires que je raconte parlent de petites filles qui apprennent à dire non, d’enfants qui échappent au loup ou au poids des mères amoureuses de princes charmants décevants, de jeunes femmes qui découvrent avec difficulté leur sexualité. Par là, j’ai compris qu’à l’époque, je ne pouvais pas me barrer. Parce que je n’avais pas encore appris, parce que je n’avais pas encore compris dans mes chairs que mon ressenti était plus important que celui de quiconque, en ce qui me concerne. Parce que je n’avais pas encore vu de modèles de femmes fortes qui décidaient de se lever et de se barrer. Parce que je ne pensais pas que c’était possible.
Maintenant, je sais me barrer quand il faut, quand je le veux. Maintenant, je ne m’en veux plus.
Mais je t’en veux toujours. Parce que je ne t’ai toujours pas compris.
Mon cher violeur,
J’ai appris que tu étais devenu auteur de théâtre et poète, je te félicite pour cette sensibilité que je ne te connaissais pas. Alors mon cher violeur, toi qui penses le monde, toi qui écris le monde, mon cher violeur mon cher ennemi, par amitié pour moi, explique moi :
Pourquoi n’as-tu pas vu que quelque chose n’allait pas ? Comment as-tu pu ne pas sentir que je n’avais aucun plaisir à être là, avec toi ? Qu’est ce qui a fait que tu n’as pas compris, ou que tu n’as pas voulu comprendre, que je ne voulais pas ? Et pourquoi toi, ce bon gaucho-intello-cultivé comme il faut, tu n’as pas su être conscient et présent à l’autre ?
Explique moi. Ou plutôt, réfléchis toi aussi, avec moi.
Pour que je puisse te comprendre.
Et pour qu’on ne refasse plus la même erreur, ni moi, ni toi.
Pour que cessent les clans de victime et de bourreau. Car nous sommes tous·te·s, à différents niveaux, victimes d’un système historique et complexe qui nous a amené·e·s à ce point de non retour. Alors il faut qu’on le pense ensemble, toi et moi. Pour pouvoir le dépasser.
Et pour que la banalité du mâle puisse être nommée, jugée, et que cessent nos combats contre des moulins encravatés nous lacérant à tours de bras.
Tu me dois bien ça.
Marie Rousselle-Olivier
https://roussellolivier.wordpress.com/
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