En réponse à « Pour Louis C.K. »

J’ai récemment lu le texte « Pour Louis C.K. » (https://web.archive.org/save/https://www.francoishien.org/single-post/2018/02/11/Pour-Louis-CK), et celui-ci relève d’une telle mécompréhension des mouvements féministes, et de « Me Too » en particulier, et contient tant d’approximations si ce n’est de calomnies envers les mouvements féministes, qu’il m’est apparu important de formuler cette réponse.

Une présentation malhonnête des faits

Tout d’abord, la thèse centrale du texte semble être que le cas de Louis C.K. illustre une dérive du mouvement « Me Too », ainsi qu’articulé dans la phrase «  il me semble que le mouvement vertueux né de l’affaire Weinstein est en train de se retourner en son contraire à l’occasion de l’affaire Louis CK ». « En son contraire », c’est-à-dire un mouvement non vertueux, dommageable. Sous couvert de réflexion, il s’agit donc ici de dénoncer les excès d’un mouvement féministe.

Pour cela, tout d’abord, le texte prête au mouvement féministe des intentions qu’il n’a jamais eues : il est aisé de montrer l’erreur de son adversaire quand on invente sa thèse de toute pièce. Ainsi le mouvement féministe est-il souvent désigné dans le texte via des termes vagues, « certains », « on », qui en font une présence floue mais surplombante. À partir du moment où ce « on » n’est jamais réellement défini, il est aisé de lui prêter des intentions : « On n’exige pas de lui qu’il s’excuse, ou qu’il répare. Il faut qu’il disparaisse. Il faut que son œuvre disparaisse. ». Qui est « on » ? Des gens se sont-ils réunis pour voter la disparition de Louis CK et la suppression de son œuvre ? Qui a exprimé l’intention de faire « disparaître » Louis C.K. ? Ce que suggère le texte, c’est qu’il s’agit du mouvement « Me Too », des féministes. On a donc, dès le premier paragraphe, la mise en présence de deux camps fictifs : d’un côté, les féministes qui voudraient faire « disparaître » un artiste ; de l’autre, François Hien qui va nous apporter une vision plus nuancée des choses. Évidemment, cette opposition dans ces termes est une fiction : elle ne sert qu’à discréditer le mouvement « Me Too » en lui inventant des excès.

En effet, cette « disparition » de Louis C.K. est une fiction (pour ne pas dire un mensonge). Il faut noter, d’abord, que la carrière de cet artiste est très loin d’être terminée. Certes, plusieurs chaînes et distributeurs ont, dans la foulée des révélations, annulé des productions de ses travaux. Mais, après un hiatus de huit mois, il est revenu à la scène en août 2018, avec un spectacle que beaucoup ont jugé transphobe et raciste[2]. En écrivant ce texte en février 2018, François Hien ne pouvait certes pas le savoir ; néanmoins, on peut supposer qu’il connaisse assez le rythme des carrières d’artistes (avec les projets annulés, ceux qui ne se font pas) pour se douter que des projets annulés ne signifient pas nécessairement la « disparition » d’un artiste.

De plus, le texte s’indigne de la « disparition » de Louis C.K. en arguant que la punition subie serait disproportionnée par rapport aux faits commis. Cet argument repose, d’abord, sur une comparaison entre les « ‘porc’ de petits calibre » que représenterait Louis C.K., et les vrais porcs (Cantat et Polanski sont cités) : il serait injuste que les premiers « paient » plus cher que les seconds. Cela serait injuste, effectivement, s’il existait un tribunal féministe chargé de distribuer des sanctions appropriées aux auteurs d’infractions sexuelles et sexistes. Ce n’est évidemment pas le cas, et trop souvent ceux-ci échappent à la justice, voire à des rétributions sociales. Mais dirait-on que, parce qu’on n’est pas parvenus à arrêter un serial killer, il faut cesser de juger le moindre meurtrier ? Non, évidemment. L’idée qu’il serait « injuste » de juger quelqu’un parce que quelqu’un d’autre a commis quelque chose de plus grave est, là encore, malhonnête.

L’argument repose ensuite sur une présentation biaisée des faits, qui insiste sur l’idée que Louis CK ne serait pas vraiment coupable de violences sexuelles. En effet, le texte de François Hien donne une représentation mensongère des faits reprochés à Louis CK :

Dans l’article dont tout est parti, cinq comédiennes ont raconté qu’un soir Louis CK leur avait demandé l’autorisation de se masturber devant elles. Un peu dégoûtées, un peu intimidées, elles le lui avaient accordé. Elles en gardaient une sensation de malaise et d’écœurement. Dans une tribune remarquable de lucidité, Louis CK rappelle que les jeunes femmes, ainsi qu’elles l’ont elles-mêmes raconté, lui ont toutes donné l’autorisation de ce qu’il a fait ; pour autant, il affirme comprendre avec le recul que cette autorisation était en quelque sorte extorquée par son statut de vedette. 

Ce passage transforme les faits. Tout d’abord, les femmes en question n’ont majoritairement pas « accordé » cette autorisation. L’article du New York Time[3] révélant ces faits explicite ainsi que deux d’entre elles ont répondu par un rire, pour indiquer qu’elles pensaient qu’il plaisantait, et qu’il a quand même commencé à se masturber. C’est ne rien comprendre à la notion de consentement que de supposer qu’une femme choisissant de considérer votre proposition comme une plaisanterie y consent. De la même façon, le texte de François Hien ignore le cas d’Abby Schachner, qui a raconté que Louis CK s’était masturbé lors d’une conversation téléphonique, sans lui en demander la permission. Là encore, pas de consentement en vue. Enfin, la question des rapports de pouvoir, rapidement évacuée par le texte, « cette autorisation était en quelque sorte extorquée », est centrale : un personnage puissant qui fait ce genre de proposition à des femmes, sur son lieu de travail, femmes sur lesquelles il détient un réel pouvoir, pratique la coercition, pas « en quelque sorte ». D’autant plus quand, comme cela a été révélé, son manager s’emploie ensuite à faire taire ces mêmes femmes, avec des répercussions importantes sur leur carrière[4].

Louis C.K. est donc bien, contrairement à ce que suggère le texte de François Hien, l’auteur de violences sexuelles étalées sur de nombreuses années. Il a régulièrement abusé de sa position de pouvoir pour passer outre le consentement des femmes. Ceci posé, y’a-t-il quoi que ce soit d’injuste à ce que cette position de pouvoir, dont il a abusé, lui soit retirée, ou au moins soit amoindrie ? Serait-on choqué qu’un patron qui pique dans la caisse pendant des années soit viré ? La décision des chaînes de télévision n’a rien d’outrageant. L’indignation de François Hien est particulièrement insupportable ici quand on voit qu’il ne s’indigne pas pour la carrière des femmes victimes de sa prédation : certaines d’entre elles ont ainsi témoigné avoir du ensuite refuser des projets auxquels lui ou son manager étaient mêlés. Où est l’indignation pour ces carrières abîmées par la prédation d’un homme ?

Une réelle méconnaissance de la pensée féministe

Ayant ainsi montré que les prémisses du texte de François Hien reposent sur une grossière manipulation des faits, examinons maintenant les conséquences qu’il en tire. La thèse de la seconde partie de son texte pourrait se résumer comme suit : une distinction entre les « porcs authentiques » et la « majorité des hommes », certes dominants, mais ignorants de cette domination, et qu’il faudrait donc éduquer plutôt que châtier.

Le premier problème de cette analyse, c’est que l’auteur se présente ici comme clairvoyant là où le mouvement féministe ne le serait pas, et ferait un contresens. Or, l’analyse féministe des violences sexuelles repose depuis les années 80 largement sur le concept de « culture du viol » qui vise justement à répudier l’idée qu’il y aurait d’un côté les monstres et de l’autre les innocents ; au contraire, la « culture du viol » est le sous-texte général des interactions hommes/femmes, et aucun homme (ni aucune femme) ne vit en dehors des mythes qu’elle véhicule, et qui encouragent les violences sexuelles. À ce sujet, on peut lire par exemple Une culture du viol à la française, de Valérie Rey-Robert. De ce point de vue également, le fait que le point de vue des féministes ne soit représenté dans l’article que par « des amies » anonymes, dont la position n’est pas exposée en détail, mais au contraire d’emblée réduite à son point le plus absurde (elles « en sont venues à le comparer à Bertrand Cantat, ou à Roman Polanski ») paraît indiqué le crédit que François Hien accorde à la pensée féministe, et les efforts d’écoute qu’il consacre aux femmes de son entourage sur le sujet.

Au-delà de cette ignorance manifeste de la théorie féministe qu’il prétend pourtant venir nourrir, François Hien fait aussi un contresens important dans son usage des termes dominant/dominé. En effet, il oppose à l’idée que Louis C.K. devrait être châtié le fait qu’il fait partie de la classe dominante, et que ses agissements seraient donc un problème à régler sur le plan systémique, et non à châtier individuellement. Cet argument ne tient pas la route une seconde. L’analyse des rapports de classe est un outil conceptuel permettant de comprendre les rapports de force qui se jouent à l’échelle de la société, mais cela ne doit pas empêcher de réfléchir les actions individuelles de chacun. Tous les hommes ne sont pas « dominants » de la même façon, et certains agissements tombent sous le coup de la loi, ou suscitent une réprobation sociale plus intense, que d’autres. (Les faits commis par Louis C.K. n’ont pas été jugés en justice – on sait la difficulté que comporte le dépôt d’une plainte pour les victimes de violences sexuelles – mais rappelons qu’en droit français, le harcèlement sexuel se caractérise par « toute pression grave (même non répétée) dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte sexuel[5] »). Dire que les hommes, en appartenant à la catégorie des dominants, ont tous une part de responsabilité dans la perpétuation des rapports d’exploitation ne signifie pas que cette responsabilité est la même ni que, quand elle se présente sous ses formes les plus graves, elle ne doit pas être punie. Sur la question de la responsabilité collective des hommes, on pourra lire le texte de Léo Thiers-Vidal, Culpabilité personnelle et responsabilité collective : le meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat comme aboutissement d’un processus collectif[6], qui, sans être la seule réponse possible à la question des rapports collectif/individu, propose des pistes de réflexion.

Enfin, le texte de François Hien repose sur l’idée que Louis C.K. ne « savait pas » qu’il outrepassait le consentement de ces femmes, et que cette ignorance le rendrait non coupable. Outre le fait que « je ne savais pas » n’a jamais été, légalement parlant, une défense viable, cette idée que les hommes ne « savent pas » qu’ils outrepassent le consentement des femmes a, encore une fois, été largement démontée. J’invite à ce sujet à lire l’excellent article de Lili Loofbourow, Le Mythe de l’homme empoté[7], qui dissèque le script culturel du « je ne savais pas » permettant aux hommes puissants de se disculper. Elle remarque notamment :

Ces hommes ont, si le type ne vous est pas familier, les yeux écarquillés et éternellement confus. Quelle est la différence, se demande l’homme empoté, entre une conversation amicale avec une collègue et le fait de frotter son pénis devant elle ? Le monde déconcerte l’empoté. Il est étonné de découvrir qu’il avait un quelconque pouvoir sur qui que ce soit, sans même parler du fait qu’on ait pu penser qu’il l’utilise. Quel pouvoir ? dit-il. Qui, moi ? […]

Oh, et Louis C.K., l’ultime empoté ? L’extraordinaire empoté ? Il a menti. Il a menti à Marc Maron, un ami proche, en disant que les rumeurs à son sujet étaient fausses. Il semble avoir fait la même chose à Pamela Adlon, qui l’a défendu contre les accusations. Et cela ne s’arrête pas là : si on en croit Louis C.K., il n’avait aucune idée que son manager faisait en sorte que les femmes qu’il avait ciblées se taisent. Et si l’on en croit le manager, il n’avait aucune idée que Louis C.K. avait fait beaucoup de choses. Louis C.K. peut être un certain nombre de choses – malade, dépendant, déprimé, tordu, prédateur, égoïste, autodestructeur – mais une chose qu’il n’est pas, c’est un empoté.

Combien de mensonges délibérés et prémédités, combien de pièges soigneusement tendus, combien de cas de tromperie nous faut-il avant de pouvoir admettre que les hommes sont tout aussi trompeurs et hypocrites que les femmes sont soupçonnées de l’être ? Que le harcèlement n’est pas un accident ? Que la prédation exige une planification ? Que ce gigantesque appareil par lequel les carrières des femmes sont détruites et celles des hommes sont préservées n’est pas le fruit du hasard ?

Cela nous amène au dernier point qu’il faut soulever concernant le texte de François Hien : le point de vue. Le texte, en effet, prend pour argent comptant la version des faits du comique et sa « tribune d’une extraordinaire lucidité » ; il se place constamment en empathie pour Louis C.K., jamais pour ses victimes. Or, comme nous l’avons vu, le texte des excuses publié par Louis C.K., sur lequel semble s’appuyer largement l’article de François Hien, regorge de contre-vérités (sur la question du consentement par exemple), et repose largement sur le mythe de « l’homme empoté », dissimulant sciemment tout ce que le comportement de Louis C.K. avait de manipulateur et de prémédité. A contrario, dans le texte de François Hien, la parole des victimes, qu’il n’a jamais cherché à restituer réellement, est constamment relativisée : les femmes ont une « sensation de malaise », leur consentement est « en quelque sorte » extorqué. Au contraire, l’exploration disculpatoire de la psychologie de Louis C.K. abonde dans le texte (sans qu’on sache d’ailleurs si elle est fondée sur des sources ou des projections). Ce que fait ce texte, c’est finalement rééditer le script culturel traditionnel du patriarcat : l’apitoiement pour le « pauvre homme » accusé, et l’indifférence à l’égard de ses victimes. Ce n’est pas d’ailleurs un unique article dans son genre : une recherche des termes « féminisme » et « viol » sur le blog de François Hien n’apporte qu’un seul autre résultat[8] : un texte très similaire, qui encore une fois ne s’intéresse pas au vécu des femmes, mais au ressenti des hommes, et se conclut par : « j’ai l’espoir que ces révélations se feront moins sur un mode dénonciateur, et davantage sur un mode didactique ». On peut relire à ce sujet l’excellent article de Valérie Rey-Robert, Combien de temps[9] :

J’ai parfois l’impression qu’il suffirait de pas grand-chose pour que diminuent drastiquement les violences sexuelles ; que les hommes cessent de s’apitoyer sur ce que provoquent en eux le récit de NOS souffrances pour réfléchir à comment ils peuvent arrêter de les causer. C’est un pas qui me semble minime mais qui semble, tout au moins pour l’instant, un fossé infranchissable.

Tant du point de vue factuel, que du point de vue de l’analyse féministe, ce texte est indigent. Plus que cela, il est dommageable : sous couvert de réflexion intellectuelle, il véhicule des mythes qui innocentent les hommes coupables de violence sexuelles, il cherche à discréditer « Me Too » qui serait allé trop loin, il ignore les femmes victimes de violence sexuelle au profit du ressenti des hommes. Est-ce encore faire crédit au « mythe de l’homme empoté » que de supposer que François Hien a écrit ce texte par ignorance, et non par intentionnalité ? que son but n’était pas de chercher à calomnier les mouvements féministes ? Toujours est-il que, sachant que l’auteur prépare une pièce sur le sujet des violences sexuelles, cette tendance à exploiter les mythes anti-féministes et patriarcaux inquiète, et c’est pour ça que j’ai pris le temps d’écrire cette réponse. Mais, encore une fois, il m’a fallu trois heures pour écrire un texte que j’espère « didactique », autant de temps perdu pour d’autres formes de lutte ou de travail, tout ça parce qu’un homme qui n’y connaît visiblement pas grand-chose (ou déforme sciemment la vérité) a jugé bon d’écrire sur le sujet des violences sexuelles. Dès lors, mon conseil didactique aux hommes qui veulent s’intéresser au sujet des violences sexuelles serait le suivant : commencez par lire ce qu’ont écrit les féministes sur le sujet.

Pauline N.


[1] https://web.archive.org/save/https://www.francoishien.org/single-post/2018/02/11/Pour-Louis-CK

[2] https://slate.com/culture/2019/01/louis-ck-stand-up-trans-people-asian-men.html

[3] https://www.nytimes.com/2017/11/09/arts/television/louis-ck-sexual-misconduct.html

[4] https://www.thecut.com/2018/08/what-about-the-careers-of-louis-ck-victims.html

[5] https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F1043

[6] http://1libertaire.free.fr/LeoThiersVidal05.html

[7] https://www.reddit.com/r/Feminisme/comments/9bt3yt/traduction_le_mythe_de_lhomme_empot%C3%A9/

[8] https://web.archive.org/save/https://www.francoishien.org/single-post/2017/10/24/Sur-les-violences-faites-aux-femmes

[9] https://www.crepegeorgette.com/2016/11/25/violence-sexuelles/

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