Corps politique

Stage Afdas dans un CDN, avec deux hommes reconnus: un chorégraphe et un metteur en scène.
Lettre au chorégraphe , au premier jour de formation.

Que j’ai « la rage », tu dis,
Ah bon
Merci de me l’apprendre
Que tu « espères que ce n’est pas contre toi »
Mais si tu savais
Des comme toi combien j’en ai croisés
Que tu ne me fais plus rien même si tu te crois le roi
Des milliers d’autres m’ont blasée
Tu trouves que j’ai la rage
Ca te fait peur, tu t’inquiètes pour toi
Et rendre en émotion abstraite
L’injustice que je vis tous les jours
Les horreurs que je vis
Et vois
Et entends
Tous les jours
Rendre tout cela en émotion abstraite, la en touchant mon plexus du bout du doigt,
Cette petite chose la bien ciblée que tu aimerais tellement contrôler
Encore
Faire cela c’est délégitimer, c’est essayer de nier, d’effacer, toute la réalité extérieure,
La réalité physique, morale, politique,
Qui n’est pas circonscrite à mon petit sternum mignon et gentil non
Qui est dans la rue,
Dans ton langage,
Ta manière de parler
Le regard des gens Oui, ce regard que tu aimes tant explorer, ça, tu n’en as même pas idée,
Dans les salaires, les engagements, les modèles, les choix,
Les actes les touchés les éducations les croyances les confiances les corps
Oui aussi dans les corps, dans mon corps, aussi un peu dans mon sternum cette chose pourtant bien, bien plus large que mon sternum.
La domination masculine. Le viol. Le mépris. Le déni. Le silence. Les oublis. Les habitudes. Les dominations en tout genre ceci dit. Ce genre de chose qui met la rage. Je t’explique parce que clairement, tu n’as pas l’air de connaître. C’est pas pour te prendre de haut. C’est normal. Tu es tellement homme. Tellement blanc. Tellement dominant. Ça ne fait de toi sûrement pas un monstre non. Ça fait de toi quelqu’un qui pense que le « monde est en train de se finir », comme tu dis, parce que ces dominations sont fortement remises en questions. Pour toi, après ça, c’est sur que tu ne peux pas imaginer, puisque ta vie c’est ça. Ta vie est construite sur ça. Je ne dis pas qu’elle est cela, mais bien construite dessus. Le monde t’enlève ton socle.
Alors c’est étrange , évidemment, comme les « féministes » n’ont pas de « demi mesure », Oui Ça te « pose question » évidemment, et tu me l’expliques comme si tu m’apprenais quelque chose. Tu aimerais bien les catégoriser comme des êtres hystériques, des femmes quoi, simples à balayer d’un mot, d’un geste ou d’une habitude, comme on l’a fait par exemple des esclaves pendant longtemps. Les déshumaniser. Laisser leurs cris, leurs rages résonner dans ton grand vide intérieur. Mais elles continuent, ça ne marche plus, alors ça te fait tourner la tête, leurs arguments tournent en toi jusqu’à t’en donner le tournis et te demander si il ne faudrait pas défaire quelques murs qui sont construits en toi. Détruire. Comme « Beethoven l’a fait ». Si lui l’a fait, alors c’est tellement rassurant. Pouvoir ouvrir une brèche pour que le monde entre en toi.
Que j’aimerais connaître ta définition du féminisme.
Tu n’as pas remarqué que aujourd’hui, deux personnes ont fait des malaises conséquents pendant que tu partageais ton travail. Deux femmes? As tu remarqué? Te dis-tu que c’est parce que les femmes sont plus fragiles? Une autre t’a parlé de son angoisse à répondre à tes consignes. Tu trouves cela intéressant, certes. Laisse les donc s’en sortir. Laisse les donc avoir la rage pour s’en sortir. Tu ne sais pas dans quelles gouffre elles sont tombées. Depuis combien de générations -qu’elles ont dans leur moelle-. Ce gouffre qui t’effraie tant, dont tu parles même avec une certaine envie quand il s’agit de ton art. Crois-moi, elles le connaissent. Ça te fait peur, c’est effrayant oui, et il y a des bonnes raisons: il n’y fait pas bon vivre. Voila, ce qui donne la rage. Et le danger, il n’est pas au bout de ton index. Il est dans le monde dont tu as la responsabilité, par ton métier, de représenter.

Ps: lors de la première demi journée de stage, dans ce grand centre artistique, nous avons été accueillis par trois femmes, très bienveillantes, qui nous ont préparé café et petits gâteaux. Deux autres travaillaient dans les bureaux. Elles étaient toutes dévouées pour l’organisation, le bon déroulé, la sérénité de nos conditions de travail artistiques. Il me semble que personne ne les à remerciées, et quand nous sommes partis, sont restés gobelets de plastique, mouchoirs et déchets de thé sur la table, alors qu’une poubelle se situait à moins d’un mètre 50.
Au moment d’aller au toilettes, la femme de ménage et la dame de l’accueil m’ont toutes deux indiqué le chemin. Merci, mesdames, vous qui nous servez, vous le faites très bien, certes, et je suis sûre que vous êtes capables de beaucoup d’autres choses. De la même manière que nous, nous sommes capables de nettoyer une table.

Charlotte F.

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